Dans de nombreux pays africains, la lutte contre la fraude n’est plus seulement une question de conformité : c’est un levier concret de croissance, de santé publique et de compétitivité. Quand des produits sont contrefaits, dilués, substitués ou mal étiquetés, ce sont à la fois les consommateurs, les entreprises légitimes et les États qui paient le prix.
Le constat est désormais largement documenté : la fraude prive l’industrie alimentaire mondiale de 30 à 40 milliards de dollars par an. Dans le domaine de la santé, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué que 42 % des faux médicaments signalés entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique. Et, selon les estimations relayées par des travaux cités dans la presse, la fraude aux médicaments représenterait jusqu’à 200 milliards de dollars par an, avec des conséquences humaines dramatiques, notamment chez les enfants.
Face à cette réalité, la traçabilité s’impose comme une réponse structurante : elle ne se limite pas à « suivre » un produit, elle permet de prouver son origine, son intégrité et sa conformité tout au long de la chaîne. Autrement dit, elle contribue à bâtir une économie de confiance.
Pourquoi la fraude pèse si lourd : trois impacts majeurs
1) Un choc économique : recettes publiques, compétitivité et investissements
La fraude affaiblit la base fiscale, alimente l’informel et pénalise les opérateurs respectueux des règles. Dans un contexte où les États cherchent à financer l’éducation, la santé, les infrastructures et la transition énergétique, chaque point de collecte supplémentaire compte.
Au-delà des finances publiques, la confiance des marchés est en jeu : une économie perçue comme risquée attire moins d’investissements, paie plus cher son financement et exporte plus difficilement.
2) Un enjeu sanitaire : qualité des produits et sécurité du patient
Dans l’alimentaire, la fraude peut signifier dilution, substitution, fausse provenance ou mauvais étiquetage. Dans la santé, elle peut signifier médicaments falsifiés, sous-dosés ou de qualité inférieure. La traçabilité et l’authentification ne remplacent pas les contrôles, mais elles donnent aux autorités et aux acteurs de terrain un moyen d’identifier et d’isoler rapidement les lots à risque.
3) Une dimension environnementale : chaînes d’approvisionnement et transitions « vertes »
La transition énergétique et la montée en puissance de technologies renouvelables créent de nouvelles chaînes d’approvisionnement (matériaux, équipements, certificats d’origine, gestion des déchets). Sans données fiables, le risque de fraude augmente : composants de moindre qualité, origine « verte » non prouvée, extraction illégale ou impacts environnementaux masqués.
La traçabilité devient alors un outil de crédibilité environnementale: elle aide à démontrer des pratiques conformes et à sécuriser les engagements ESG.
Les produits les plus touchés : quand la fraude cible le quotidien
En Afrique, plusieurs catégories de produits sont régulièrement citées comme particulièrement exposées, notamment :
- des denrées alimentaires et produits de base : huile de palme, poisson, banane plantain, miel, riz, sucre;
- des produits soumis à accises ou à forte demande : alcool;
- et un cas emblématique de fraude internationale : l’huile d’olive, très exposée à la substitution, la dilution, la fausse provenance et l’étiquetage trompeur.
Le point commun ? Une valeur économique attractive, des chaînes logistiques parfois longues, et des asymétries d’information : le consommateur ne peut pas vérifier à l’œil nu ce qu’il achète, et l’État ne peut pas contrôler chaque point de vente en permanence.
Ce que change une traçabilité moderne : de la preuve, pas des promesses
Une stratégie de traçabilité performante repose généralement sur trois piliers complémentaires :
- Identification: attribuer une identité unique à un produit, un lot, un acteur ou un document (production, importation, distribution).
- Authentification: permettre de vérifier qu’un produit est bien légitime (et détecter les copies).
- Traçabilité: enregistrer les événements clés (fabrication, transport, vente) de manière vérifiable afin de remonter une chaîne et d’agir vite.
L’objectif n’est pas uniquement de « surveiller » : c’est de rendre l’information vérifiable et actionnable pour les administrations, les entreprises et, in fine, les consommateurs.
Vers une « économie de confiance » : l’approche recommandée par le rapport de SICPA
Des acteurs spécialisés, comme l’entreprise suisse sicpa (mentionnée dans le texte source), défendent une approche structurée : faire en sorte que les transactions et les produits reposent sur des données protégées, infalsifiables et vérifiables. Dans cette logique, l’enjeu est double :
- Protéger les citoyens (qualité, sécurité, accès à des produits conformes) ;
- Renforcer la performance publique (mobilisation des recettes, réduction de l’informel, meilleure efficacité administrative).
Concrètement, cela peut se traduire par des solutions de marquage sécurisé et de suivi, particulièrement utiles sur les produits à forte fiscalité (accises) ou à risque sanitaire.
Cadres juridiques et transparence : BEPS et CRS comme fondations
La confiance ne dépend pas seulement de la technologie : elle dépend aussi de règles du jeu lisibles et partagées. Deux cadres internationaux reviennent souvent dans les recommandations quand il s’agit de limiter l’érosion fiscale, les flux illicites et d’améliorer la transparence.
BEPS : lutter contre l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices
Le plan d’action BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) est porté par l’OCDE et le G20, avec un cadre inclusif auquel des pays africains participent. L’intérêt, pour un pays, est de s’inspirer de standards et de bonnes pratiques pour :
- affirmer une volonté politique de renforcer la souveraineté fiscale ;
- améliorer la législation et les méthodes de contrôle ;
- monter en compétences grâce au partage d’expériences.
CRS : automatiser l’échange d’informations fiscales
La norme commune de déclaration CRS (Common Reporting Standard) vise l’échange automatique d’informations sur les comptes financiers détenus par des non-résidents. Elle crée un cadre de transparence utile pour réduire les contournements, renforcer la conformité et sécuriser les recettes dans un environnement mondialisé.
Des résultats encourageants : recettes en hausse et formalisation accélérée
L’un des bénéfices les plus motivants de la traçabilité, lorsqu’elle est intégrée à une politique publique cohérente, est sa capacité à produire des gains mesurables. Le texte source cite des exemples d’amélioration de la mobilisation des recettes et de la formalisation après mise en place de dispositifs de marquage et de contrôle.
| Indicateur | Pays cité | Évolution rapportée | Ce que cela signifie concrètement |
|---|---|---|---|
| Recettes fiscales | Kenya | +45 % | Plus de moyens pour financer les services publics et réduire les distorsions de concurrence |
| Recettes fiscales | Ouganda | +40 % | Renforcement de la collecte sur des marchés sensibles aux contournements |
| Recettes fiscales | Tanzanie | +128 % | Effet levier important quand le dispositif est bien déployé et contrôlé |
| Opérateurs recensés | Togo | +90 % | Formalisation : meilleure connaissance du tissu économique et plus de conformité |
| Opérateurs recensés | Maroc | +20 % | Élargissement de l’assiette et consolidation des chaînes légales |
| Opérateurs recensés | Ouganda | +262 % | Accélération de l’identification des acteurs, base solide pour la régulation |
Ces chiffres, rapportés dans le texte, illustrent un point clé : la traçabilité ne se contente pas de « détecter la fraude ». Elle peut aussi récompenser les opérateurs conformes en assainissant le marché et en créant des conditions de concurrence plus équitables.
Cas d’usage : où la traçabilité apporte le plus de valeur
Alimentaire : protéger la qualité, soutenir les filières et renforcer l’export
Sur les marchés alimentaires, la traçabilité permet de :
- limiter la contrefaçon, la dilution et la substitution ;
- améliorer la gestion des rappels et la sécurité sanitaire ;
- valoriser l’origine et la qualité, un atout pour l’export et les labels ;
- mieux rémunérer les acteurs légitimes en réduisant l’avantage illégal des fraudeurs.
Santé : sécuriser la chaîne du médicament et restaurer la confiance
Dans la santé, l’impact attendu est particulièrement direct : chaque étape sécurisée (fabrication, importation, distribution, délivrance) réduit l’espace disponible pour l’infiltration de produits falsifiés.
La traçabilité favorise aussi une meilleure gouvernance des stocks et une visibilité accrue sur les ruptures, un sujet critique quand l’accès aux médicaments est inégal.
Énergie : réduire les pertes, sécuriser la qualité et soutenir la transition
Le rapport cité dans le texte mentionne une fraude massive sur les carburants (vol, falsification, contrebande), avec des coûts très élevés à l’échelle mondiale. Les dispositifs de marquage et de contrôle peuvent :
- protéger les consommateurs contre des carburants frelatés ;
- réduire les pertes fiscales ;
- freiner les circuits criminels ;
- et, à plus long terme, contribuer à sécuriser aussi les chaînes des énergies renouvelables (origine, qualité des équipements, cohérence des déclarations).
Comment réussir un programme de traçabilité : les 6 ingrédients d’un déploiement efficace
- Prioriser les produits: commencer par les catégories à fort risque (santé, accises, produits de base fortement fraudés).
- Définir un standard d’identification: identifiants uniques, règles de sérialisation, gouvernance des données.
- Choisir des mécanismes d’authentification adaptés : selon le niveau de menace, la chaîne logistique et le coût acceptable.
- Outiller les contrôles: une traçabilité utile se traduit par des vérifications rapides sur le terrain et des enquêtes facilitées.
- Accompagner le marché: formation, communication, incitations à la conformité, protection des acteurs légitimes.
- Mesurer et améliorer: indicateurs de performance (recettes, saisies, conformité, satisfaction, qualité, délais de réaction).
Un message positif pour l’Afrique : la traçabilité comme accélérateur de confiance
La traçabilité n’est pas une contrainte « en plus ». Bien conçue, elle devient un avantage compétitif: elle protège les citoyens, renforce les recettes publiques, améliore l’image des filières locales et crée des conditions plus justes pour entreprendre.
Dans un monde où la donnée, la conformité et la preuve d’origine prennent de plus en plus de valeur, investir dans l’identification, l’authentification et la traçabilité, c’est investir dans une promesse simple : ce qui circule sur le marché est vérifiable. Et cette vérifiabilité est la base d’une économie qui attire, qui exporte et qui protège.
À retenir
- La fraude touche des produits du quotidien (huile de palme, poisson, plantain, miel, riz, sucre, alcool) et des marchés très exposés comme l’huile d’olive.
- La santé est un front prioritaire : l’OMS a indiqué que 42 % des faux médicaments signalés (2013-2017) provenaient d’Afrique.
- La traçabilité soutient une économie de confiance via identification, authentification et suivi vérifiable.
- Les cadres BEPS et CRS renforcent l’écosystème de transparence et de conformité.
- Des exemples cités montrent des gains potentiels : +45 % de recettes au Kenya, +40 % en Ouganda, +128 % en Tanzanie, et une formalisation accrue (Togo, Maroc, Ouganda).
En combinant règles claires, technologies de confiance et déploiement pragmatique, la traçabilité offre à l’Afrique une trajectoire gagnante : plus de sécurité, plus de recettes, plus d’investissements, et une croissance mieux protégée.
